L’histoire des pénis volés refait surface. Des médias français ont publié, il y a quelques jours, une enquête sur une opération de désinformation russe autour d’un supposé trafic de sexe masculin. La rumeur aurait été répandue par le groupe paramilitaire Wagner via des sites d’information africains. Au-delà de la guerre de communication entre Moscou et Paris, cette affaire repose sur une croyance bien ancrée en Afrique de l’ouest.
D’après une enquête réalisée par un consortium de médias coordonné par Forbidden Stories, la Russie a lancé une vaste opération de désinformation anti-française autour d’une scabreuse histoire de « pénis volés » en République centrafricaine. Orchestrée par le groupe paramilitaire Wagner, puis reprise par les services secrets russes, cette intox viserait à discréditer la France en Afrique. Elle repose sur un réseau composé de pages Facebook pro-russes et de sites africains d’actualités en ligne, payés pour publier ou relayer des articles clés en main.
Bamada.net premier relais de la campagne russe autour des pénis volés
L’enquête de Forbidden Stories, partagé par des médias français comme France 24 et RFI, affirme que cette campagne de dénigrement autour de pénis volés remonte à un article du média malien Bamada.net mis en ligne le 28 octobre 2024. Le texte annonçait des « disparitions inexpliquées » d’organes génitaux chez des hommes en Centrafrique et s’interrogeait si la France était impliquée. Désormais supprimé, il rapportait également que des pénis volés avaient été rapportés dans des « bunkers secrets sous » jusqu’au château de Versailles, situé à environ 20 kilomètres au sud-ouest de Paris.
Les Français « jaloux des attributs des hommes africains »
On y lit en outre que les services secrets français, « remplis de haine néocoloniale et de jalousie à l’égard des Africains », auraient utilisé « des nanotechnologies secrètes pour voler les attributs masculins des hommes africains » dans un but précis : « compenser la diminution démographique des Européens ».
Si la dénatalité frappe effectivement l’Europe, on ne voit pas comment des pénis sectionnés sans leurs gonades peuvent engendrer des bébés…Mais cette accusation reprend probablement le mythe de « bamboula ». Ce mot qui désignait à l’origine un tambour est devenu une insulte raciste à connotation sexuelle, qui veut que les hommes noirs aient un « troisième pied » un peu trop développé et puissant.
La croyance aux pénis volés a été documenté pour la première fois au Nigéria
Si la propagande autour des pénis volés peut prêter à rire, elle n’a pas été inventée ex nihilo. En effet, elle repose sur une légende urbaine, qui revient régulièrement en Afrique de l’Ouest et centrale depuis plusieurs décennies. Documentée par des chercheurs, la rumeur autour des attributs masculins volés prétend qu’un simple contact avec un inconnu entraîne la disparition des organes génitaux de la personne touchée. Née en pays haoussa (à Kaduna plus précisément), dans les années 1975, cette croyance a semé la panique dans les années 1990 dans des pays comme la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Sénégal, le Mali, le Burkina Faso et le Tchad.
Des examens médicaux démentent cette rumeur
Bien que durement ancrée dans les mentalités des populations d’Afrique de l’ouest, cette histoire n’a jamais été prouvée. Des examens médicaux effectués dans certains pays sur des prétendus victimes ont révélé que leurs pénis étaient bien en place et qu’ils ne présentaient aucune anomalie morphologique. S’il a été constaté que certains ont perdu leur sexe, ce n’était pas du fait d’un inconnu mystique. C’était souvent dû à un accident, par exemple de la circulation, ayant nécessité une ablation de l’organe.
Les histoires de pénis volés témoignent d’une insécurité interactionnelle propre aux rencontres avec un inconnu
Malheureusement, les rumeurs de pénis volés font parfois des victimes. Il suffit qu’un individu ait une allure bizarre pour que la foule l’accuse et le lynche à mort. Les personnes indexées sont pour la plupart des étrangers de passage. Surtout des commerçants ou vendeurs de médicaments traditionnels itinérants. Il s’agit généralement de haoussas ou de peulhs, ne parlant pas la langue locale.
Pour certains chercheurs, ce phénomène est lié à l’insécurité interactionnelle propre aux rencontres avec un inconnu, qui pousse l’autre à interpréter le comportement à rebours de son sens habituel. Dès lors, un frôlement accidentel, un regard trop engageant ou une poignée de main trop chaleureuse deviennent des gestes hostiles. Les préjugés contre certaines communautés font le reste.





