Au Cameroun, derrière les murs de la sinistre prison centrale de New Bell, à Douala, la musique réécrit les destins des pensionnaires. Des détenus ont créé un label qui leur permet d’enregistrer des chansons et de se faire connaître en ligne dans le monde entier. Baptisée Jail Time Records, cette structure a glissé vers le cinéma pour produire un film primé au Tribeca à New York.
La prison de New Bell, à Douala (Cameroun), fait partie de l’une des plus horribles d’Afrique. En 2022, Human Rights Watch y comptait près de 5000 prisonniers, entassés à l’intérieur de murs délabrés. C’est quatre fois sa capacité normale. La surpopulation carcérale et les conditions insalubres ont provoqué la même année une épidémie ayant fait six morts parmi les détenus. Cet établissement connait également de fréquentes émeutes, causant une dizaine de morts à chaque fois comme en juin et août 2008.
Un studio de musique à New Bell
New Bell est en outre réputé pour son organisation singulière. En effet, ce pénitencier possède des « taxis » (des prisonniers chargés de transmettre les messages), ses propres forces de l’ordre (des détenus costauds qui aident les gardiens débordés) et un marché (une série d’étals où les condamnés vendent et achètent de la nourriture et des produits du quotidien).
Mais ce centre de détention est aussi et surtout connu de nos jours pour son studio d’enregistrement installé au cœur même de la prison : Jail Time Records. Fondé en 2018 par l’ancien détenu camerounais Steve Happi et l’artiste italienne Dione Roach, le label permet aux prisonniers de raconter leurs histoires en chanson, d’exprimer leur talent et de se faire connaître hors des murs de la prison.
New Bell a déjà sorti des artistes connus dans le monde entier
Parmi les premiers artistes enrôlés par ce label figure Empereur. Ce chef redouté de gangs à l’intérieur et à l’extérieur de la prison a sorti en 2022 le titre « Sa Ngando », qui a accumulé à ce jour plus de 21 000 vues sur YouTube. Le clip vidéo a été entièrement tourné en prison. Il y a aussi Jeje, la première artiste féminine de Jail Time Records, qui a fait ses débuts la même année avec la chanson Afrobeats mélancolique Show Me The Way.
Toujours en 2022, Happi, Roach et des prisonniers ont produit un album intitulé Jail Time Vol 1. Les chansons de cet opus font des dizaines de milliers de vues sur YouTube. Les détenus-artistes ont conquis des fans jusqu’en Afrique du Sud, aux États-Unis et en Argentine. Fort de leur succès, Jail Time Records a même organisé un grand concert dans la cour de New Bell.
Le label, un « instrument de résistance », un « moyen de partager l’amitié, l’amour »
Jail Time Records reverse la moitié des bénéfices de la vente des albums et chansons aux artistes et le reste est réinvesti dans le label. Ce projet constitue ainsi une source de revenus essentielle pour bon nombre d’artistes, qui en ont besoin pour vivre « décemment » dans une prison très précaire et pour s’attacher les services d’un avocat. Mais il n’y a pas que l’aspect financier qui intéresse les co-fondateurs du studio.
Pour Steve Harpi, c’est également un « instrument de résistance », un « moyen de partager l’amitié, l’amour » et de s’évader, du moins mentalement. « On ne pense plus aux quatre murs, on trouve la liberté. », explique le producteur. Il ajoute : « La musique, comme tout processus créatif, est aussi une façon de se découvrir soi-même… d’accepter ses erreurs passées et, espérons-le, de s’améliorer. ».
Un documentaire primé au Tribeca Festival à New York en juin
C’est peut-être pour cet aspect du projet – la rédemption par la musique – que les autorités laissent faire. Elles encouragent même à multiplier les initiatives, pourvu que cela reste dans le strict cadre de la légalité et ne gêne pas l’organisation de la prison ou encore ne cause pas de troubles. Ainsi, Jail Time Records a pu produire un documentaire, réalisé pendant six ans.
Ce film raconte l’histoire de trois musiciens – Stone, Transporteur et Empereur – qui créent de la musique et organisent un concert derrière les barreaux. Présenté au Tribeca Festival à New York, en juin 2026, il a remporté trois récompenses, dont celle du « Meilleur long métrage documentaire ».
Après New Bell au Cameroun, direction le Burkina Faso
Le réalisateur néo-zélandais oscarisé Taika Waititi, producteur exécutif du documentaire aux côtés de son épouse, la chanteuse Rita Ora, voit dans cette création cinématographique une démonstration du pouvoir réparateur de l’art. « Avoir un moyen d’expression est une chose incroyablement puissante et humaine. », a-t-il confié.
Pour sa part, Dione Roach tient à mettre les choses au clair : le projet n’a pas pour but de glorifier des criminels ou reconnus comme tels, mais de mettre en œuvre « un processus de réhabilitation ». Fort du succès de son label, Steve Happi a ouvert un autre studio à Ouagadougou, au Burkina Faso, en 2023. Il espère y réitérer le succès de New Bell.





