Société

Sénégal : les lois antiterroristes mal comprises par une partie du pays ?

Au Sénégal, le vote par les députés d’une loi anti-terroriste passe mal auprès d’une frange de la population. Une levée de bouclier initiée par des membres de l’opposition qui s’explique notamment par un climat politique tendu depuis le printemps dernier. Pourtant, un renforcement de la lutte antiterroriste semble plus que nécessaire dans la région.

Vendredi 25 juin, après des heures de débat, les députés sénégalais ont voté, en procédure d’urgence et à la très grande majorité (70 voix pour, 11 contre), un texte de loi sur le terrorisme et son financement. Ce sont précisément les dispositions de l’article 279-1 du code pénal, sur les crimes jugés « actes de terrorisme », punis de la réclusion criminelle à perpétuité, qui posent problème. Pour certains, elles seraient trop floues, voire liberticides.

Loi liberticide ou instrumentalisation de la part de l’opposition ?

Ce vote a provoqué une levée de boucliers, notamment sur les réseaux sociaux avec la réactivation du hashtag #FreeSenegal, et des appels à l’insurrection. Un vent de contestation qui étonne le gouvernement, alors que la partie controversée de cette loi sur le terrorisme, son financement et la cybercriminalité, avait pourtant été proposée et acceptée, dans le calme, il y a cinq ans, et qu’elle figure donc déjà dans le code pénal.  «L’article 279-1 qui définit ce qu’est le terrorisme a été voté par l’ Assemblée le 28 octobre 2016. Il n’est nullement concerné par les deux textes soumis à votre appréciation” » a ainsi précisé le ministre de la Justice Malick Sall.

Le gouvernement voit, derrière cette mise au pilori d’une loi déjà gravée dans les textes et entrée en vigueur, une façon de détourner l’attention de la part d’une opposition qui n’aurait rien d’autre à proposer que le renversement du pouvoir existant :  « l’opposition n’a pas de projet. Elle impose une culture putschiste. Ce climat empêche la bonne gouvernabilité du pays. Mais la démocratie a été déjà suffisamment éprouvée et même l’opposition dans son ensemble ne suit pas, certains s’opposant à ce discours vindicatif et violent, » résume un proche du gouvernement au Point.

Un contexte régional préoccupant

Pour sa défense, le gouvernement argue retranscrire dans la juridiction nationale sénégalaise des dispositions internationales et, ce faisant, répondre à la montée en puissance du terrorisme dans le Sahel, justifiant ainsi le durcissement des peines encourues pour tout auteur d’actes de terrorisme. Ainsi les « travaux forcés à perpétuité » figurant dans le code pénal de 2016 deviennent, dans le code de 2021, de la « réclusion criminelle à perpétuité ». D’autres dispositions apportent également des éléments nouveaux sur les crimes liés au financement du terrorisme, tel que le blanchiment de capitaux ou la piraterie maritime.

Le contexte régional serait en effet pour beaucoup dans le durcissement de la législation. La hausse du nombre d’attaques djihadistes dans le Sahel et les pays voisins, notamment dans le nord de la Côte d’Ivoire et au Burkina Faso où une attaque meurtrière a fait dernièrement 160 morts dans la ville de Solhan, a entrainé une onde de choc. Le déplacement du ministre français des Affaires étrangères Jean-Luc Le Drian à l’inauguration d’une Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT) en Côte d’Ivoire témoigne du sérieux avec lequel est envisagée la menace terroriste dans la région.

Le Conseil de sécurité de l’ONU tire la sonnette d’alarme

En février dernier, le gouvernement sénégalais annonçait la neutralisation d’une cellule terroriste – dans une ville proche de la frontière malienne – affiliée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), proche d’Al-Qaïda et soutenant le djihadiste malien Amadou Koufa. Organisation militaire salafiste, le GSIM s’est formé en 2017 pendant la guerre du Mali et revendique de nombreux attentats, notamment contre l’armée française. « En Afrique, il s’agit certainement du groupe terroriste le plus puissant derrière Boko Haram », résume au journal La Croix Djallil Lounnas, professeur de relations internationales et spécialiste de la région.

De son côté, le Conseil de sécurité de l’ONU a alerté la communauté internationale, dans un rapport publié le 3 février 2021, sur le fait que « des éléments du GSIM, soutenus par des influenceurs islamistes radicaux, se sont implantés au Sénégal », notamment dans l’est du pays près de la frontière du Mali. Une information corroborée par la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) française qui déplore l’expansion d’Al-Qaïda vers les pays du Golfe de Guinée. Avec pour objectif le contrôle de tout le littoral atlantique africain…

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